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Inquiétante disparition

dimanche 6 décembre 2009

Voici plus de six mois, le samedi 18 avril 2009, à 7 heures du matin, Jon Anza Ortúñez prenait en gare de Bayonne le train en direction de Toulouse. Quoi de plus simple, de plus naturel, et pourquoi donc en parler ici ? Tout simplement parce que les amis qui l’attendaient à la gare de Toulouse ne l’y ont pas vu. Ni là, ni ailleurs. Six mois après, toujours aucune nouvelle. Comme si Jon s’était évaporé.

Or, l’entourage de Jon a au moins deux bonnes raisons de trouver cette évaporation extrêmement suspecte. La première, c’est que Jon est gravement malade. Il a une tumeur du cerveau, opérée à deux reprises. Sous corticothérapie massive, son corps a tellement "gonflé" que ses mouvements sont devenus difficiles, le moindre effort physique lui coûte beaucoup. De plus, la tumeur comprime ses nerfs optiques, sa vue a considérablement baissée, et Jon est depuis quelques mois malvoyant. Ce qui fait beaucoup, pour disparaître de son propre gré sans laisser aucune trace...

L’autre raison, c’est que Jon est un indépendantiste basque. Condamné en 1982 à la prison ferme, il n’en est sorti qu’en 2002. Depuis, il a poursuivi son militantisme nationaliste. Le jour de sa disparition, il était en mission pour l’ETA. Raison majeure de s’inquiéter, car cette disparition s’inscrit dans un contexte qui commence à rappeler celui des années 70/80. Une époque ou fleurissaient des bandes criminelles comme le GAL , la Triple A ou le BVE [1]. Essentiellement composées de policiers ou de militaires, qui bénéficiaient de la complicité discrète mais efficace des Etats français et espagnols, ces bandes se sont livrées à de nombreux enlèvements de militants... les corps des « disparus » étant retrouvés longtemps après et quand ils étaient retrouvés , parfois affreusement torturés.

Or, voici que ces faits immondes pourraient commencer à se répéter dans un contexte d’atteinte éhontée aux droits politiques fondamentaux (comme par exemple l’interdiction pure et simple d’organisations nationalistes basques par l’Etat espagnol)... Ainsi, en décembre 2008, Juan Mari Mujika, exilé politique, a été enlevé à Saint-Palais et retenu prisonnier quelques heures. Puis, un autre ex-prisonnier nationaliste, Lander Fernandez, a été séquestré à Bilbao par des policiers espagnols qui s’étaient faits passer pour des membres de la ertzaintza (police basque). Et, pas plus tard que ce 17 juillet, un autre ex-prisonnier basque, Alain Beraztegi, était enlevé près d’Irunberri, séquestré pendant sept heures par une quinzaine d’hommes masqués. Il a été frappé, torturé, menacé de représailles... de là à penser que Jon a pu être enlevé (et probablement assassiné) dans les mêmes conditions, il n’y a qu’un pas qu’on est bien tenté de franchir... surtout quant on voit le peu d’empressement de la police et de la justice à mener l’enquête. Prévenue 6 jours après la disparition, la police en effet n’a pas daigné s’en inquiéter. Pour elle, la disparition de cet homme si gravement malade, c’est un fugue. Et, si ce n’est pas une fugue, alors c’est un suicide. Rien ne semblant pouvoir perturber cette opinion, pas même le fait que l’on ne retrouve le corps ni le long de la voie ferré ni dans une gare.

Justement, dans les gares, il y a des caméras. C’était facile de vérifier si, par cas, Jon n’avait pas été sorti de force d’une gare, sous "escorte"... Oui, mais voilà, en cette période de vidéo-surveillance généralisée, la police n’y a pas pensé, à ces caméras. Comme c’est ballot  ! Et maintenant, le délai réglementaire d’effacement de ces vidéos est passé. Aucune vérification n’est plus possible. La faute à "pas de chance" sans doute... Quant aux propos officiels, ils font plutôt froid dans le dos. Entre « La police judiciaire mène son enquête » (on vient de voir comment) de Michèle Alliot-Marie (alors ministre de l’intérieur de l’Etat français), et « La police espagnole n’a rien à voir avec cette affaire » de son collègue de l’Etat espagnol, Alfredo Perez Rubalcaba, on ne peut pas dire que l’on sente une forte volonté de clarification. Or, c’est bien cette volonté qu’il faut avoir. Car, même si nous ne savons pas ce qui est arrivé à Jon, plus le temps passe, plus il est probable qu’il ait été l’objet d’un coup bas d’un service étatique ou paraétatique.

Pour conclure, rappelons que, dans les colonnes de ce journal, nous développons une critique argumentée de tous les discours qui fleurissent sur les "racines", les "us et coutumes", les "traditions", la propagande des "langues et cultures régionales"... Nous réfutons tous ces discours qui alimentent le national-régionalisme (lequel débouche, in fine, toujours sur un Etat) et tout communautarisme (qui débouche toujours, in fine, sur la négation de la lutte des classes). C’est justement ce rejet de tous les Etats (existant ou en gestation) qui nous conduit à protester contre toute atteinte aux libertés collectives, contre toute limitation de la liberté de parole, de la liberté d’organisation contre toute agression visant des individus. Qui qu’en soient les victimes, il n’est pas question de laisser des assassins, fussent-ils couverts par le plus haut niveau étatique, agir sans les dénoncer.

Rédaction

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°114 - Oct.-Nov. 2009

Voir en ligne : cnt-ait.info

Notes

[1] Le GAL (Groupe anti-terroriste de libération), la Triple A (Aliance apostolique anticommuniste) ou le BVE (Bataillon Basque espagnol) ont été des agents du terrorisme d’Etat espagnol. Pilotés au plus haut niveau (la responsabilité de Rafael Vera, Secrétaire d’Etat au Ministère de l’Intérieur et du colonel de la Garde civile Galindo a été reconnue quelques années après par l’Etat espagnol lui-même) ces barbouzes étaient chargés de liquider des militants nationalistes basques. De nombreux meurtres sont à mettre au passif de ces bandes criminelles. Pour mémoire : l’assassinat d’Eduardo Moreno Bergaretze, dit Pertur, enlevé sur le territoire français en 1976. L’assassinat de Popo Larre en août 1983, lui aussi disparu sur le territoire français, les assassinats de Joxi Lasa et Joxean Zabala en décembre 1983. Enlevés en 1983 en plein coeur de Bayonne, les corps de ces deux tous jeunes réfugiés politiques n’ont été retrouvés qu’en 1995 à Alicante

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