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« Fédéréseau »

mardi 27 avril 2010

L’humain est la source de toute idéologie et les choix politiques émanent de celle-ci. La négation de la genèse humaniste de la politique est une idéologie qui masque sa politique. La politique est, au bon sens des termes, subjective, arbitraire et conventionnelle. Le système politique incarne l’idéologie d’une époque et ses rapports sociaux : conflits, compromis et intérêts. L’idée anarchiste se veut égalité, justice, liberté et projet sociétal : le communisme libertaire. Il faut en penser le système politique adéquat. Deux concepts font débat.

Le fédéralisme pyramidal

C’est une association de structures qui abandonnent une partie de leur souveraineté tout en exerçant plus ou moins le contrôle sur l’ensemble fédéré (États, collectivités, partis, syndicats, associations, agglomérats économiques, etc.). Selon la terminologie, c’est l’organisation du sommet par la base selon ce plan :

Les conséquences sont que les étages équivalents n’ont pas de contacts directs, la circulation d’information est longue, verticale, concentrée et centralisée sur les échelons supérieurs et sur des groupes restreints.

De plus, une entité pensante déduit de son expérience une explication et même son imaginaire. Chaque strate n’ayant ici comme champ expérimental que son segment limitrophe, elle se spécialise et produit un empirisme restreint. Ce réductionnisme fait que l’externe et la totalité ne sont pas ou très mal saisis ; ils sont vus de manière parcellaire. L’information subit une perception particulière, perd de l’objectivité, voire tourne à l’égotisme. Les altérations informationnelles obligent à vérifier le sens, le vrai et le faux...

Ce tri alourdit la communication. Les réunions pour coordonner, cadrer, expliquer, sont pléthoriques et impactent l’activité vers le bureaucratisme. Constatant la réactivité tardive, inadaptée ou impossible des lieux appropriés ; se justifiant par l’urgence, le nécessaire, la cohésion,... les conseils, les secrétariats, les bureaux, décident et s’arrogent le pouvoir de haut en bas. Ce fonctionnement est renforcé par les adhésions visant les privilèges, les alliances (collaboration, cogestion, collusion) pour augmenter les moyens (finance, logistique, permanents, salariés). Cela accrédite la rhétorique verticaliste.

On expliquera que hiérarchie et centralisation sont pertinentes pour la discipline, l’unité, la célérité, la résistance, l’efficacité, au point d’être l’acmé du social. Une telle affirmation est multi-contredite par la réalité. Je soumets à la sagacité du lecteur la question : pourquoi, sinon, un tel ordre est-il instable, contesté, dénigré, belliciste, et pourquoi, lorsqu’il est décrié, utilise-t-il la coercition ?

On nie les pugilats, les mesquineries, les courtisans, les mensonges, les magouilles des clans, des petits et grands chefs que le pouvoir exacerbe. On oublie qu’une union d’action sociale n’échappe pas aux conflits (adversaire, ennemi, concurrent), la stratégie se double d’une tactique (défense, attaque). Le tout est conditionné par le verticalisme et le volume d’hégémonie poursuivi par l’attaquant. C’est sous la contrainte d’une force antagonique plus puissante que se révèle la fragilité d’un système pyramidal ou sa soumission par un autre. On manie pour ce but les méthodes suivantes :
- éradiquer grâce à un arsenal juridique, militaire, financier : on illégalise, réprime les personnes ; on anéantit les centres vitaux (encadrement et logistique). Si nécessaire, on étend cela aux sous-grades pour désarticuler par effet de panique.
- domestiquer en modifiant l’idéologie, l’action subversive, l’attitude antagonique : on maintient ou intensifie le verticalisme, octroie des moyens proportionnés aux couches organiques. On achève la pacification par la collaboration, la connivence, le partenariat et l’intégration.
- neutraliser en inhibant la réaction par le dysfonctionnement des équipes et de la logistique : on coupe ou manipule l’information, stimule les conflits internes pour paralyser la machine.
- instrumentaliser les points déterminants par des groupes occultes : on change ou pas les statuts ; on entretient ou crée des inimitiés et rumeurs. On tourneboule, on ajoute flatterie et démagogie. On détient l’influence, le pouvoir et les moyens de la somme infiltrée pour servir la formation entriste.

Qui étudie les ouvrages de conseil tactique et de stratégie ou les manuels (pour ou contre) révolutionnaires, insurrectionnels, de guérilla, de coup d’État, les livres d’histoire sur les luttes sociales, est dessillé par leur vocabulaire : décapitation (des états majors, des postes de commandement, des comités centraux, des postes de direction, des lieux vitaux...), usage de services (secrets, de renseignements, de contre-information, d’intox), bataille (idéologique, économique, psychologique), guerre (partielle, totale, préventive), destruction, soumission et isolement... Un stratège, conseiller de la CIA, démontrait le bénéfice que l’attaquant tire de la verticalisation de la machine de guerre adverse et, à titre d’exemple, l’aisance de la déroute du dispositif des partis communistes du fait de leur centralisation. A contrario, on notera qu’afin de protéger leur circuit informationnel, les militaires américains ont calqué pour Internet le réseau de type libertaire.

Conscients des avatars de ce fédéralisme, certains vont choisir un schéma en équerre :

Pour plus d’horizontalité, ils défendent la rotation des tâches. Ils réduisent le rôle législatif de quelques niveaux ou le limitent à l’exécutif, le tout sous le contrôle du congrès des éléments de base qui nomment les mandatés aux diverses instances. Cela améliore la vie organique, le flux d’information, la démocratie et casse le réductionnisme de structure auto-centrée. Mais les ordres ascendants maintiennent leurs expédients et leur suprématie. Les sous-ensembles oeuvrés par des bénévoles ou simplement des affiliés qui travaillent s’épuisent face à la perpendiculaire qui s’impose au final. L’histoire enseigne que l’inégalité de traitement, des moyens ou de situations installe un monde de domination. La bureaucratie, la technostructure asservissent pour leurs besoins. Pour instiller un véritable fédéralisme démocratique, une autre piste est requise : « le réseau libertaire ».

Le fédéralisme en réseau

Selon cette esquisse de diagramme, toutes les parties sont reliées, émettent et reçoivent l’information quel que soit l’interlocuteur. Elles sont de même nature et fonction, ne sont pas subordonnées mais sont l’extension des aires nécessaire à l’action générale, comme chaque maillon tient la chaîne, selon le principe que la totalité n’exprime, ne représente, n’existe que par ses constituants d’égale force. C’est un champ d’investigation empirique étendu qui permet la maturité et la compréhension systémique. Cet organigramme peut être opératoire pour tous types de groupements humains (territoriaux, syndicats, collectifs de luttes, associations) et s’appliquer à l’économie, la politique, l’éducation… Pour garantir les droits irréfragables de chaque entité, sans être paralysé par l’infantilisme, l’égocentrisme, le court terme et l’étroitesse d’esprit, qui entravent sa souveraineté, son autonomie et ne saisissent pas que le fédéralisme est la plus haute expression de ces deux valeurs il faut énoncer la règle : chaque constituant a des moyens et des décisions propres, il n’engage et ne statue que par et pour ceux qu’il fédère. Par exemple, les habitants d’une ville l’administrent en tout point ; si la nécessité conduit à n’utiliser que des moyens par quartier celui-ci les gère, cela s’étend à toutes les entités sur leur périmètre d’intervention. Pour empêcher la domination de minorités, les conseils, les mandatés, les délégués et les commissions sont révocables. Les votations (motions, référendums, congrès, etc.) sont l’attribut des assemblées générales d’individus des zones concernées (fédérales, inter-fédérales, etc.). Chaque centre et instance sont régis par la démocratie directe.

Avec l’ajout d’autres vecteurs idéologiques (égalité, solidarité, démocratie, justice, liberté, lutte des classes, anticapitalisme, antiparlementarisme, etc.), nous dépassons la simple mécanique inter-structurelle pour une obtenir une cohésion transtructurelle dans laquelle micro/macro, particulier/général, spécifique/universel, fraction/totalité sont en symbiose. Le réseau est assez souple pour articuler le local et le global. Il ne fait pas obstacle à ce que ces items s’adaptent ou innovent sans renoncer au générique. C’est à l’intelligence de répondre aux cas d’espèces en pérennisant l’architecture organique. Il n’y a pas de cadre parfait et définitif mais la volonté judicieuse de l’intelligence collective pour marginaliser les imbéciles.

La destruction, la manipulation ou l’annihilation d’un tel bâti sont très difficiles. Il n’y a pas de grades instrumentalisables. Chaque groupe a des moyens isodynames (égaux) assurant son indépendance et interdépendance. De fait, l’existence de l’un est garantie par l’autre. Les liens en faisceaux font qu’un lien rompu est compensé ou rétabli par le maillage. La praxis globale produit une haute conscience de la situation et des défenses organiques. Pour anéantir un agencement réticulé, il faut frapper une grande quantité de points, mais aussi les relations molaires et moléculaires, tout autant que les affirmations idéologiques... Pour cela, il faut des moyens, une force difficile à obtenir.

Le tricotage d’un réseau fédéré est démocratique et octroie une grande unité pour agir, que cela découle de façon empirique ou de raison ! Cette élaboration est valable en défense, plus délicate en attaque car plus lente. Mais ceux qui négligent la défense pour l’attaque le paient très cher. Exemple  : les Russes firent de Stalingrad une défense stoppant les Allemands, ce qui leur permit l’organisation du front arrière et la contre attaque jusqu’à Berlin. Le réseau est bien adapté à l’axe tactique et stratégique. Cependant, la notion de réseau n’est pas forcément révolutionnaire en soi. Elle est compatible récupérable, juxtaposable.. et peut coexister avec des réalités pyramidales.

Dans une vision subversive, le réseau est in-annexable. Il offre la durée (pré, pendant et post-révolutionnaire), un socle concret et fondamental pour un processus de transformation sociale. "Il est antagonique avec une formation spécifiquement idéologique et/ou révolutionnaire qui se veut hiérarchisée". A contrario, ce type de régulation a une connivence patente avec l’anarchosyndicalisme, sa méthodologie ; elle explicite son utopie, son projet de société. D’ailleurs, c’est un des fondements de l’AIT : ses syndicats ont leurs moyens propres qu’ils autogérent et n’ont pas de restriction de lien envers les structures fédérées.

Par ignorance, bêtise, mauvaise foi, manipulation sémantique, on dénigre le fédéralisme en réseau. Certains, se présentent comme anarchistes, mais prouvent par leur critique du réseau qu’ils ne le sont point. Ils s’affilient en général à des organisations réformistes, bureaucratiques, centralisées, y prennent des fonctions aussi importantes que la hiérarchie veut bien le leur concéder. Sous couvert de tolérance, de pragmatisme, de non-dogmatisme, ils sont les chantres de l’exploitation, de l’antithèse acrate. L’anarchisme est négation de l’exploitation et de l’oppression. Il critique et combat la délégation de pouvoir, promeut une société démocratique et égalitaire. La pertinence du discours est sa corrélation pratique : seul le réseau-fédéral est communiste libertaire.

Ce petit essai est le produit de l’expérience de la CNT-AIT, il reflète les débats du groupe de Caen.

Jean Picard, mars 2010.

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°117 Avril-Mai 2010

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