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La France des "assistés" c’est celle des exploiteurs !

jeudi 14 juillet 2011

C’est bien la première fois que nous empruntons un titre au Figaro. Enfin, la première partie d’un titre, car, pour ce qui est de la seconde, nous en assumons toute la paternité. Retour donc, pour commencer, au Figaro.

Voici quelques jours, les kiosques à journaux vomissaient une affichette au slogan accusateur : « La France des assistés ». Sur le « visuel », un type, dans la trentaine, mal rasé se prélasse dans un hamac bleu-blanc-rouge. Photo politiquement correcte donc, puisque le Figaro a précautionneusement évité de photographier une femme, un handicapé, une personne âgée [1]… sans toutefois aller jusqu’à photographier un « gaulois » blond, rose et joufflu : le politiquement correct a ses limites, et le type de la photo est bien brun, mat, même à la limite du basané (les lecteurs du Figaro pourront fantasmer sur ses origines…). L’impertinent a le cul posé sur le drapeau national [2].

Dans l’enthousiasme général

Quant à l’article que cette affichette illustre il commence par vous en apprendre une bien bonne sur vous, oui, sur vous. Vous ne le saviez même pas, mais vous avez été enthousiasmé. Par quoi ? Mais par l’idée ab-so-lu-ment géniale d’un certain Wauquiez : faire travailler les assistés ! C’est écrit en toutes lettres : « Laurent Wauquiez a enthousiasmé l’opinion, lasse de déverser toujours plus d’argent dans le puits sans fond de la solidarité nationale ». Et l’opinion, c’est vous, c’est moi, c’est nous.

Aveugles que nous sommes à la rédaction d’Anarchosyndicalisme !. Nous nous sommes polarisés les quelques poignées d’agités discutant sans fin dans des assemblées populaires, et nous n’avons pas su voir les innombrables foules en liesse, déferlant avec un enthousiasme sans cesse renouvelé dans les rues de nos quartiers chics, acclamant l’Idée de ce « brillant jeune homme de la droite française (député à 29 ans, ministre en 2007, à 32 ans), … animateur d’un courant « social » [3] au sein de l’UMP » qui affirme, péremptoire, « J’ai dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas » [4].

Las, ce « premier de la classe », pour brillant qu’il soit, démontre ainsi qu’il a au moins une lacune grave : il ne sait pas compter. Car il en manque, des gens, pour que tout le monde pense comme lui… Il aurait été plus exact qu’il dise « un certain petit monde »...

Il n’y a pas que les écrans qui soient plats

Voyons maintenant le reste de l’article. Un survol suffira, car, dès les premières citations, vous avez compris la tonalité de la suite : les français « assistés » sont des fainéants, vautrés sur « un gros sofa face à un immense écran plat qui ronronne en permanence ». Toujours à la pointe de l’info, le Fig’ sait trouver « the » détail : l’écran est plat. Signe extérieur de richesse [5] ! A ce niveau « d’information », il n’y a pas que l’écran qui soit plat [6].

Ne soyons pas mesquins cependant. Nous comprenons à la lecture de l’article, que seule une méconnaissance involontaire des milieux populaires n’a pas permis à l’auteure d’affiner son analyse. Aidons-la. Livrons lui la vérité : non seulement « le » pauvre est vautré à longueur de journée dans un « gros sofa » (en fait, une modeste banquette clic-clac de chez Emmaüs, qui sert aussi au couchage des enfants), non seulement il fait face à un « immense écran plat » coincé entre la penderie et la porte des chiottes de son vaste HLM de 32 mètres carrés avec vue sur lepériphérique, mais ce salopiau ne se contente pas de contempler l’écran plat en tant que tel. Aussi incroyable que cela puisse vous paraître, chers amis du Figaro, en plus, il REGARDE les émissions ! Maintenant que nous l’avons munie de cette information inédite, nous attendons la réflexion de la brillante journaliste (tout le monde est brillant au Figaro) sur la question qui en découle inévitablement : l’avachissement « du » pauvre, ne serait-il pas, par hasard, éventuellement et sous toutes réserves une conséquence directe du crétinisme notoire du paysage télévisuel français ? On tremble de le savoir…

Le RSA à 2 755 euros par mois

Autre morceau de bravoure, la dénonciation du RSA qui rapporte « jusqu’à 2 755 euros de revenus mensuels ». Vous avez bien lu : du RSA à 2 755 euros par mois. Ce n’est pas une revendication du NPA, ce n’est pas un dérapage verbal de la CGT, c’est une affirmation du Figaro. On attend la suite, ici aussi, avec impatience : vite, vite des chiffres, des noms ! Oui, le Fig’, disnous tout de suite combien « d’assistés » touchent 2 755 euros par mois et qui sont-ils (des ex-ministres en recherche d’une nouvelle planque ?) ! Dans l’attente, le constat est manifeste : nous n’évoluons pas dans le même monde. Dans le monde du Figaro le RSA frôle les 3 000 euros. Dans le mien, dans celui de tout le monde, les « profiteurs » du RSA tournent autour de 600 euros pas mois, quant ils parviennent à le toucher, ce fameux RSA… Mais ce n’est pas la réalité qui arrête la charge du Figaro. Il en rajoute une couche, en affirmant que tout ça c’est « sans compter la liste incalculable des aides locales »… Alors là, je vous arrête, Madame du Figaro, d’abord, la liste est tout à fait calculable, et puis, par expérience, toutes les aides locales cumulées, ça fait pas grand-chose ! Enfin, largement moins qu’un bon repas arrosé au Fouquet’s.

Tribune libre pour les délinquants

A ce stade, si vous êtes au bout de votre indignation, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Car le reste de l’article contient bien d’autres perles, en particulier un vibrant éloge de l’escroquerie. Ainsi, pour attirer les fainéants vers le travail, le Figaro affirme, en valorisant ce propos, que « Dans les bons jours, on repart avec de grosses enveloppes de black.  » [7]. Que les « grosses enveloppes de black » constituent une escroquerie caractérisée aux cotisations sociales, aux impôts et aux intérêts du travailleur… ne trouble pas le Figaro. Que celui qui s’en félicite dans ses colonnes soit, de ce fait, un délinquant au sens le plus précis du terme pas plus. Bel aveu, pour un journal qui ne rate pas une occasion de promouvoir l’Ordre et la Lutte contre la Délinquance… manifestement à quelques exceptions près !

Il y aurait bien d’autres choses à souligner. Finissons-en par ce qui a fait exploser de rire notre rédaction : l’argument moral. Après cette longue suite de billevesées, le Figaro nous explique que toutes les mesures de rétorsion contre les « assistés  », finalement, c’est pour leur bien, pour « lutter contre la déprime et l’enfermement » !

Si c’est vraiment de lutte « contre la déprime et l’enfermement » qu’il s’agit, nous avons des propositions bien plus efficaces : par exemple offrir aux titulaires du RSA une croisière sur le yacht de Bolloré ou un long week-end dans une île privée de milliardaire ou encore une quinzaine dans la maison de campagne du patron du Figaro… Et, s’il leur faut d’autres idées, qu’ils n’hésitent pas à nous consulter.

Mais qui sont les véritables assistés ?

Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas d’« assistés » dans ce pays ? Nous pensons tout le contraire. Mais, ce ne sont pas ceux que le Figaro tente de clouer au pilori.

Les vrais assistés sont faciles à trouver : ils forment une petite caste qui truste le pouvoir et l’argent, qui perçoit des sommes faramineuses sans avoir d’utilité sociale, qui décide (catastrophiquement) pour tout le monde. Quelques exemples.

Les assistés des impôts

Sans être vraiment très nombreux, il faut reconnaître que les assistés des impôts y vont fort, pour sucer ! Un seul chiffre suffit à le prouver : les 500 000 grands bourgeois de ce pays (soit moins de 1 % de la population) nous coûtent 15 milliards d’euros en moyenne par an rien qu’en cadeaux fiscaux [8], sans compter, comme l’écrirait le Figaro, la liste interminable des autres avantages...

Ces 15 milliards sont volés sur les impôts de tout le monde. En effet, contrairement au mensonge savamment distillé par les « élites » et sans cesse inclus dans le non-dit médiatique, des impôts, tout le monde en paye : la TVA frappe sans pitié les plus petits budgets. Le gosse de banlieue qui grâce au RSA de sa mère s’achète un carambar paye dessus des impôts !

Alors, c’est qui, les assistés ?

Pour en rester aux impôts, quand on fait le calcul, il ressort que globalement, moins on gagne, plus c’est lourd. Ainsi, une fois cumulées les différentes catégories d’impôts (TVA, taxes diverses, impôts locaux, nationaux...) lorsqu’on a un salaire entre une et deux fois le Smic, on paye de 40 à 50 % d’impôts. La mère Bettencourt n’en paye pas plus de … 6 % par an*8. Sans compter que verser 50 % sur un petit revenu n’a pas le même impact au quotidien que de 6 % sur une immense fortune. Dans le premier cas, c’est une contrainte, dans le second, un fétu de paille.

Les assistés familiaux...

Et là ne s’arrête pas l’assistanat dont bénéficie la caste des privilégiés. Voyons ce qui se passe dans la recherche d’un emploi, par exemple.

Quand la jeune Durand ou Dupont cherche du travail, c’est à elle de courir les agences d’intérim, de répondre aux annonces, de passer les concours, de frapper aux portes… bien chanceuse si elle décroche un CDI de « technicienne de surface » après son BTS de secrétariat trilingue ou avec sa licence de lettres…

Mais, quand c’est le fils de Nicolas S, de François F., d’un banquier, d’un industriel, d’un people, tout change ! Vous en avez croisé souvent au Pôle emploi, des comme ça ? Non, le fils à papa, c’est l’assisté par excellence. Il n’a pas de souci à se faire. S’il est irrémédiablement nul, on le gardera dans l’entreprise familiale (dans un poste de DRH par exemple), on le placera dans la haute fonction publique (un copain ministre vous arrange ça en un coup de cuillère à pot) ou on lui trouvera un fauteuil pour le faire élire. Et s’il peut tout de même travailler un petit peu, c’est encore plus facile : le « poulain » sera accueilli par une entreprise « amie », à charge de revanche.

... et ceux du gouvernement

Luc Ferry n’a même pas eu le temps, au bout d’un an, de se rendre compte que son « assistance » lui versait un salaire d’universitaire (tout de même un peu plus confortable que le RSA, autour de 4 500 euros pas mois) alors qu’il avait tout simplement « oublié » de donner le moindre cours… Quand un « profiteur » des revenus sociaux à 600 euros par mois reçoit quelques euros de trop, on en exige le remboursement, et fissa.

Quand un fonctionnaire est payé pour une tâche qu’il n’a pas remplie parce qu’il faisait autre chose sans accord préalable (Ferry est fonctionnaire et se trouve dans ce cas), l’administration exige un remboursement immédiat au titre du « Service non fait » (c’est comme ça que cela s’appelle). Mais, pour les « assistés supérieurs », foin de tout cela. L’Etat remboursera l’employeur (ici l’université) avec nos impôts et passez muscade.

Une autre qui a été bien assistée, c’est Mme Lagarde. En principe, elle était ministre de l’économie. En principe car, à partir du 15 mai jusqu’à sa désignation en tant que grande cheftaine du FMI, Mme Lagarde s’est largement consacrée à faire « Une campagne éclair intense digne d’un chef d’Etat » comme l’écrit avec emphase « Les Echos » qui précise « De l’Inde à la Chine en passant par le Brésil et l’Arabie saoudite, Christine Lagarde a mené tambour battant sa campagne pour défendre ses chances au FMI. ». Ainsi, au lieu de faire son travail à Bercy, Mme Lagarde courrait de Calcutta à Bejing en passant par Djeddah, pour faire SA campagne électorale. Nous n’avons pas eu connaissance que son salaire – puisqu’elle faisait autre chose - ait été suspendu pour autant… quand à ses menus frais de déplacement résultant de son zig-zag dans le monde entier, nous craignons fort de savoir qui les a payés : nous.

Celui que Rama Yade avait décoré du titre de « Ceinture noire du ridicule » vient d’entrer au gouvernement. David Douillet, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a donné la pleine mesure de ses capacités dès sa première conférence de presse. On vous livre son propos tel quel : « On peut surtout avoir des acquis que l’on peut mettre dans tous les domaines possibles et inimaginaux. ». La seule chose qui soit inimaginable, quand on lit une telle déclaration, c’est l’importance de l’assistance dont un tel individu doit disposer pour devenir ministre !

Quand aux actionnaires et autres patrons de quoi vivent-ils, si ce n’est de l’assistance de ceux qui travaillent ? Leurs salaires mirobolants, leurs stockoptions, leurs parachutes dorés, leurs retraites de platine... tout cela, les exploiteurs, les profiteurs le tirent d’une seule source : nos efforts. Il sont les véritables assistés, des assistés de luxe, ce qui ne fait qu’aggraver leur insupportable poids.

X.F.

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°124 - été 2011

Notes

[1] Qui sont pourtant le plus fréquemment victimes de la misère et bien obligées de ce fait d’avoir recours aux aides sociales. Mais, la photo d’une mère élevant seule ses trois enfants avec le RSA pour toute ressource, évidemment, ça passait moins bien…

[2] N’y aurait-il pas, en plus, atteinte au drapeau ?…

[3] On se demande bien ce que pourra préconiser, après ça, l’animateur du courant antisocial de ce même mouvement.

[4] Un slogan qui n’est pas de première fraîcheur…

[5] Sans compter qu’on ne trouve plus sur le marché que ce type de télé depuis des années. Le Figaro devrait relancer une ligne de fabrication « spécial pauvres » à écran bombé et à coffre en carton.

[6] Détail pour détail, si les pauvres ont des écrans plats, la journaliste qui signe ce pétillant article a un mari dont le portefeuille est rebondi : en tant que « grand patron » du CAC 40, il empoche plus de deux millions d’euros par an. Ce qui donne certainement à sa femme une grande compétence pour parler des pauvres.

[7] Non, il ne s’agit pas d’aller quêter une enveloppe kraft chez Liliane B. C’est ce qui se passe dans l’hôtellerie. Nous confirmons pour une fois le Figaro : les patrons de l’hôtellerie pratiquent cette escroquerie à l’échelle industrielle

[8] Chiffres donnés par Marianne, n°740, 1er juillet 2011. A titre de comparaison, le RSA tant décrié par la « droite sociale », ne coûte qu’à peine plus de la moitié (8 milliards par an).

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