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C’est la rentrée : «  Le niveau baisse !  »

samedi 17 septembre 2011

C’est une vieille rengaine. Dès qu’on parle d’école, tout ce qu’on compte de vieux grincheux dans le pays s’écrie en chœur : « Le niveau baisse ». Depuis plusieurs années, les devins des «  Agences de notation  » et avec eux les coryphées des médias et des gouvernements ont repris le refrain : en économie aussi, on n’est que des nuls et notre note baisse.

Économie : la dette et l’ours de la blague

Mercredi 10 août 2011. Bourse de Paris. Un habile ragot fait dévisser l’action de la Société Générale laquelle, pour le plus grand profit des spéculateurs qui ont orchestré l’opération, fait un écart de 30 % dans la journée  ! Depuis le 25 juillet, une série de rumeurs mensongères et de tripatouillages financiers a fait se «  volatiliser  » (comme ils disent) quelques 5 300 milliards de dollars dans les bourses mondiales.

5 300 milliards de dollars, c’est un chiffre balancé par « Le Figaro », journal peu suspect de faire du prosélytisme anarchosyndicaliste et, à l’inverse, un des porte-parole des milieux de l’argent et du pouvoir. C’est certainement un chiffre un peu « à la louche » que Le Fig’ nous donne là, mais un chiffre qui mérite d’être connu et commenté.

Pour comparer, pour donner simplement un ordre de grandeur, disons que la dette de la France s’élève à ce jour, également à la louche, à 1 646 milliards de dollars, du moins si l’on en croit ce qui circule. Parce que notons bien, j’écris tout cela sous réserve  : je suis obligé de prendre pour argent comptant (c’est le cas de le dire) des informations distillées ça et là, sans que jamais la source première ne soit publiée. Pour ma part, j’avoue que je n’ai jamais lu les livre comptables de ce pays, ni même vu les personnes qui y ont eu accès directement, pas plus d’ailleurs que je n’ai croisé des personnes qui connaîtraient des personnes qui les auraient vus... quand j’évoque ces chiffres, j’ai l’impression de raconter une blague qui, gamin, me faisait bien rire, celle de cet homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme... qui a vu l’ours et qui a eu peur. Bref, puisque dette il y a, j’aimerais bien voir les comptes dans le détail, savoir exactement combien «  je  » dois (vu que cette dette semble à géométrie variable, comme le «  trou de la sécu  ») et surtout à qui. Et qu’on ne me réponde pas que c’est à des consortiums, des «  z’investisseurs z’institutionnels  » et autres entités fumeuses. Il y a nécessairement des personnes physiques derrière cet anonymat savamment entretenu. Je veux avoir le plaisir de les connaître.  Qu’on nous donne leur nom. C’est notre bon droit minimum  !

Bien sûr, des personnes expertes issues de « milieux bien informés » et qui sont d’ailleurs, entre parenthèses, les mêmes que celles qui propagent, en Bourse et ailleurs, toutes les rumeurs nécessaires à leur enrichissement personnel, nous disent que cela n’a rien à voir, que les deux chiffres cités ci-dessus, ne sont pas comparables, ne reflètent pas la même économie, que le premier chiffre (les 5 300 milliards de dollars) serait de l’ordre du virtuel mais que le second (les 1 646 milliards de dollars), hélas pour nous, là c’est du réel, du concret, et qu’il va nous falloir payer. Bien sûr.

Sauf que les mêmes experts, nous expliquent aussi à longueur de journée qu’il existe un rapport de cause à effet entre les secousses des marchés, leur krach et les dettes publiques ; autrement dit qu’il existe des passerelles entre « l’économie virtuelle » et « l’économie réelle » et que cette dernière doit plier les politiques des Etats à ses exigences. Et les gouvernements, toutes couleurs politiques confondues, s’y plient. Avec des conséquences directes sur la population, on a pu le voir le jour même.

Mercredi 10 août 2011 toujours mais en Angleterre. Alors que la Bourse de Paris s’affole en économie virtuelle, l’économie réelle soulève en Angleterre un tsunami de colère, de révolte et de pillages. Les médias, peu diserts sur l’origine de la rumeur qui a fait s’envoler (vers quelles poches ?) les 5 300 milliards de dollars pas si virtuels que ça pour ceux qui les ont encaissés, deviennent tout à coup d’une prolixité et d’une précision chirurgicale pour dresser le tableau qu’ils voudraient apocalyptique des dégâts : il nous apprennent par exemple qu’à Londres, dans le quartier de Tottenham, une jeune mère célibataire de 22 ans accompagnée de son enfant est rentrée dans un magasin éventré par des émeutiers et qu’elle y a pris une paire de chaussures. Pour peu, on nous présenterait ça comme le casse du siècle ! Pire, figurez-vous qu’au même moment, à Brixton, au sud de la ville, un étudiant de 23 ans s’est emparé de quelques bouteilles d’eau pour une valeur sans doute inestimable, mais tout de même inférieure à 3 ou 4 euros…

Morale : mieux vaut voler un bœuf

Reprenons les faits : en quelques jours de spéculation, quelques individus ont fait partir en fumée (ou plutôt vers leurs poches) l’équivalent de plus de trois fois la dette française  ! Cette dette est comme un pistolet braqué en permanence sur la tempe des populations. En son nom, elles doivent accepter n’importe quoi, n’importe quand. Et pourtant, il y a fort à parier qu’on ne connaîtra jamais ni les noms ni les visages des criminels responsables de cette énième crise financière de l’été 2011. Certes la presse a rapporté que les « gendarmes de la bourse » ont fait les gros yeux et qu’ils vont mener l’enquête pour remonter à ceux qui, en propageant des rumeurs sur les places mondiales, s’en sont mis plein les poches. Pas vraiment de quoi faire trembler ces escrocs à l’envergure mondiale  : même si, par le plus grand des hasards on les retrouve, ils s’en sortiront au pire pour eux avec une pénalité financière dérisoire. Et le plus probable c’est que le « gendarme de la bourse » obtiendra le même résultat que notre célèbre président, quand il s’est posé en « gendarme de l’économie », pour nous promettre de « moraliser les marchés financiers »... c’était en 2008 – que le temps passe vite - et pour la moralisation des marchés, on peut toujours attendre...

Mais par contre Shereka L., la mère de famille et ses souliers, n’a pas eu a attendre. Son nom, sa photo ont été largement diffusés. Le « gendarme des pauvres » a su être très efficace et sur-médiatique  : il fallait venger «  la société  », mater les pauvres, rassurer les riches. Les «  journalistes policiers marchands de calomnies  », comme l’on chantait après la Commune de Paris, se sont vautrés dans cette logique. Le quotidien «  The Telegraph  », s’est empressé de transmettre, sur son site, la vidéo de l’arrestation de Shereka. Une vidéo faite pour l’édification des masses, bien sûr. Mais c’est tellement monstrueux que c’est en fait une pièce à conviction qui démontre la violence, la brutalité, la sauvagerie étatique. On y voit des agents défoncer la porte (ils ne savent pas sonner normalement ?), entrer dans la maison en hurlant, marcher sur les jouets de son fils de 4 ans en les écrasant et ramener dehors la jeune fille menottée… tout ça pour une paire de chaussures. Pour Nicholas, Eoin, Ricky et les autres, les choses aussi sont allées très, très vite : pour le vol de deux bouteilles d’eau, d’une valeur de trois livres, Nicholas R., 23 ans, a été condamné à six mois de prison. Pour le vol de deux vestes, Eoin F., 18 ans de Manchester, a été condamné à huit mois d’enfermement. Pour avoir dit à un policier : « Si t’avais pas l’uniforme sur toi, je te défoncerais la gueule », Ricky G. 18 ans, a été condamné à six semaines de prison. Et ainsi de suite, au moins pour les plus chanceux. Car pour tous les autres, les juges ont retenu les peines les plus sévères et ils les ont renvoyés au jugement des « crown courts », les tribunaux royaux qui ont le pouvoir d’infliger des sentences à outrance [1] . Derrière la gentille reine d’Angleterre, ses chapeaux et sa gracieuse famille, loin des images de la presse « pipole », telle est la réalité de la « démocratie » anglaise, et de la véritable morale étatique.

Justement, tant qu’on parle de morale [2] , et pour faire un petit retour à la rentrée scolaire, le ministre de l’éducation, pour occuper le devant de la scène avec de la pacotille (ce qui évite toujours qu’on parle de l’essentiel, comme des coupes sombres budgétaires, du flicage de l’Education nationale et tant d’autres sujets de première importance) vient d’avoir une idée. Pas bien nouvelle, mais, du moment qu’elle occupe le terrain… bref, le nommé Chatel, je crois ou quelque chose comme ça et peu importe dans le fond, veut remettre en vigueur les leçons de morale. Chaque matin, le maître de la classe (en blouse grise ?) devra commenter un aphorisme moral. Nous proposons à chaque enseignant de commencer par celui qui, en cette période, illustre parfaitement la morale de ceux qui nous dirigent : « Mieux vaut voler un troupeau de bœufs que la coquille vide d’un œuf  ». Ça devrait faire réfléchir les enfants et leurs familles.

Toujours du côté des grandes idées qui font les grands hommes, un autre membre du gouvernement, ministre d’une chose ou d’une autre (vu la vitesse à laquelle ils passent d’un portefeuille à l’autre…), le dénommé Frédéric Lefebvre, a trouvé « la » solution au problème récurrent du chômage puisqu’il en a trouvé « la » cause : trop d’enfants. Il ne lui reste plus qu’à faire une loi pour rendre l’IVG obligatoire dans les familles catholiques intégristes de Vendée ou d’ailleurs (celles qui pondent 5 ou 6 moutards en moyenne), et la France sera sauvée. . Dans l’attente de cette loi salvatrice, l’ex-motard confirme bien ce que nous écrivions ici même il y a quelques mois sur la classe politique :

« On comprend qu’il existe deux façons de répondre aux problèmes posés par une actualité internationale aussi intense que tragique. La première, celle de la classe politicienne, consiste, en mettant en avant les fameux «  chiffres  », à exclure et à éliminer toujours plus d’êtres humains. C’est fondamentalement une erreur politique parce que, menée dans toute sa logique, elle aboutit à la conclusion absurde d’une humanité qui ne serait plus dans l’Homme. La seconde est d’appréhender cette actualité difficile comme l’opportunité de renouer avec le cours historique de la pensée politique universelle, généreuse et humaniste, qui a traversé les siècles jusqu’à nous, celle dont l’action consiste à se dépasser soi-même et collectivement.  » [3]

Depuis des décennies, les dirigeants politiques brandissent des crises financières successives pour légitimer des mesures d’austérité, de quotas, de rigueur, de destructions d’emploi. Aujourd’hui ils tombent dans l’affirmation assumée du malthusianisme social le plus débridé. Pour justifier ce discours, ils s’appuient sur d’énigmatiques agences de notation, autoproclamées juges et arbitres de l’économie, qui seraient, nous dit-on là encore, en passe de décréter des «  faillites d’Etats  ». Ce qui est curieux c’est que les responsables de cette situation de faillite, les spéculateurs, les affairistes, les pilleurs de haut vol s’en tirent toujours et recommencent encore plus fort, sans être plus inquiétés que cela par la justice de ces mêmes Etats. Par contre pour réprimer quelques «  pillages de pauvres  », il n’y a ni failles ni faillites  : on a trouvé de quoi faire siéger jour et nuit les magistrats anglais, quitte à les payer en heures supplémentaires. Ce qui prouve bien que la « faillite des Etats » ne masque en réalité qu’un trivial recentrage.

Sur ce point, je laisserai le soin de conclure à Joaquin Villalobos. Ce monsieur ex-dirigeant du FMLN (ancienne guérilla salvadorienne), marxiste-léniniste pur jus, a su organiser une juteuse reconversion. Il est aujourd’hui devenu «  Conseiller en médiation des conflits ». C’est peu de dire que lui aussi s’est recentré. Cet ancien apologiste marxiste de la lutte et des avant-gardes armées est actuellement le zélé défenseur des thèses les plus platement convenues, voilà ce qu’il écrit pour terminer son article concernant les émeutes londoniennes  : « On n’a rien inventé de mieux que le marché pour créer de la richesse, mais ce qui est également vrai c’est qu’à ce jour on n’a rien trouvé de mieux que l’Etat pour créer la sécurité  ». [4]

Oui, monsieur Villalobos, le marché crée de la richesse. On encore vu cet été comment et pour qui. Oui l’Etat est là pour créer la sécurité. On a encore vu cet été comment et pour qui !

M.

Note de la dette, jeux boursiers et bouclier fiscal

La « note de la dette » d’un pays se présente comme un ensemble de lettres et de chiffres, une sorte de code qui indique la fiabilité de l’Etat qui émet cette dette. Un Etat peut être très endetté mais garder une bonne note. C’est le cas des Etats-Unis par exemple. Cette note se veut le reflet de la solvabilité des Etats. Sur sa foi, les prêteurs se font une idée du risque de non-remboursement qu’ils prennent. S’ils pensent que le risque est élevé (quand la note est mauvaise), ils prêtent à des taux d’intérêts élevés. C’est donc le risque de ne pas être intégralement remboursé qui « justifie » des taux d’intérêts exorbitants… ce qui n’empêche pas les prêteurs d’exiger ensuite par tous les moyens leur remboursement intégral, quitte à saigner à blanc les populations. Ils gagnent ainsi sur les deux tableaux : non seulement ils sont remboursés, mais en plus au plus fort taux. C’est un peu comme si les joueurs du loto exigeaient systématiquement de gagner le gros lot… Cet été, la note de plusieurs pays a baissé. Comme beaucoup de banques avaient prêté de l’argent à des pays qui ont vu leur note baisser à des niveaux très bas (grosso modo, leur dette ne vaut plus que le papier qui a servi à les imprimer), les actions de ces banques ont elles aussi baissé. Dans un tel cas, c’est un véritable sauve-qui-peut qui se produite en bourse. Les actionnaires vendent leurs actions (avant que leur prix baisse encore), ce qui fait bien entendu chuter les prix des dites actions. La Société Générale n’était pas une banque spécialement à risque. Ceux qui ont fait courir la rumeur qu’elle allait être en faillite ont produit exactement le mécanisme qui est décrit ci-dessus : les actionnaires affolés ont vendu « à perte »… à des malins (ceux qui ont fait courir la rumeur) qui n’ont eu qu’à acheter des actions de cette banque… qu’ils revendront progressivement dans les semaines ou mois à venir en faisant de substantiels bénéfices.
Tant qu’on parle de chiffres, il faut rappeler que le fameux « bouclier fiscal » mis en place par le gouvernement pour favoriser les riches et qui a permis à Mamie Bettencourt et à une poignée de privilégiés de toucher des chèques de plusieurs millions d’euros tous les ans, s’est soldé par un trou de 500 millions dans le budget de l’Etat en 2010. Et si on leur demandait tout simplement de rembourser ?

Article d’Anarchosyndicalisme ! n°125

Notes

[1] Informations tirées des communiqués extemporanés de nos compagnons de la section anglaise de l’AIT la SOLFED.

[2] Tant qu’on parle de morale et de ministres, on est sans nouvelle de Monsieur Tron, un ministre débarqué en quatrième vitesse… et qui a tellement disparu des plans de communication qu’on finirait par se demander s’il a vraiment existé. La différence abyssale de traitement médiatique entre son affaire et une autre pour laquelle (dans le même temps et sur le même sujet) il ne s’est pas passé un jour sans qu’on nous en abreuve, pourra servir d’illustration aux enseignants pour une autre maxime morale : « Deux poids, deux mesures ». Monsieur Tron était tout de même ministre de la République, excusez du peu....

[3] Anarchosyndicalisme  ! n°123.

[4] El Pais, 13 août 2011.

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